Beaucoup de patients pensent que les compléments alimentaires, c’est juste des vitamines, des herbes ou des produits naturels. Rien de dangereux. Pourtant, dans une salle d’opération, un simple gélule de poisson ou une cuillère de ginseng peut déclencher une hémorragie, faire chuter la pression artérielle ou rendre l’anesthésie inefficace. Et pourtant, près de 74 % des adultes aux États-Unis prennent régulièrement des compléments. En France, les chiffres sont similaires. Mais combien en parlent à leur chirurgien ? Seulement 39 %, selon une étude multicentrique de 2021.
Pourquoi cette déclaration est vitale
Les compléments alimentaires ne sont pas soumis aux mêmes contrôles que les médicaments. Grâce à la loi DSHEA de 1994 aux États-Unis (et à des réglementations similaires ailleurs), ils peuvent être vendus sans preuve d’efficacité ni sécurité prouvée. Résultat : deux bouteilles de même nom peuvent contenir des doses totalement différentes d’ingrédients actifs - jusqu’à 300 % d’écart. Un patient prend un supplément de vitamine E, pense que c’est inoffensif, mais ne sait pas qu’il contient 800 UI, soit deux fois la dose recommandée. Pendant l’opération, ça provoque une coagulation altérée. L’hémorragie démarre. Le chirurgien ne s’y attend pas. Le patient perd deux unités de sang en plus. La chirurgie s’allonge. Le risque d’infection monte. Tout ça pour une gélule qu’il a prise le matin même, parce qu’il pensait que c’était « pour la peau ».Les données sont claires : entre 15 % et 25 % des événements indésirables pendant ou juste après une chirurgie sont liés à des interactions non déclarées avec des compléments. Une étude de 2017 a montré que suivre un protocole de déclaration rigoureux réduit les complications post-opératoires de 22 %.
Les compléments les plus dangereux
Certains produits sont des bombes à retardement en salle d’opération. Voici les cinq qui doivent être arrêtés au moins 14 jours avant toute chirurgie electives :- Vitamine E (d-alpha-tocophérol) : même à 400 UI, elle inhibe la coagulation. À 800 UI, le risque de saignement augmente de 30 à 50 %.
- Huile de poisson : une gélule standard contient 180 mg d’EPA et 120 mg de DHA. Ça, c’est un anticoagulant naturel puissant. Les patients pensent que c’est « bon pour le cœur », mais en salle d’op, ça fait mal.
- Ail : même en gélules, il agit comme de l’aspirine. Un patient qui prend 1 000 mg/jour d’ail peut saigner comme un porc pendant une chirurgie du genou.
- Gingko biloba : utilisé pour la mémoire, il augmente le risque de saignement cérébral pendant une anesthésie générale.
- Ginseng : il peut faire chuter la pression artérielle ou augmenter la glycémie. Un cauchemar pour l’anesthésiste.
Et puis il y a St. John’s Wort - l’herbe de la dépression. Elle active un système enzymatique (CYP450) qui dégrade les anesthésiques. Résultat : le patient ne dort pas. Il se réveille en pleine opération. C’est un cas réel, documenté dans plusieurs rapports médicaux. Le chirurgien croit que l’anesthésie est bien dosée. Le patient, lui, entend tout.
Les exceptions : ce qu’on peut garder
Ce n’est pas tout à fait noir ou blanc. Certains compléments sont non seulement autorisés, mais recommandés.- Calcium : jusqu’à 1 200 mg/jour, surtout pour les chirurgies orthopédiques. La cicatrisation osseuse en dépend.
- Vitamine D : 1 000 à 2 000 UI/jour. Une étude de décembre 2023 du Hospital for Special Surgery montre que continuer la vitamine D jusqu’au jour J accélère la guérison des os de 21 %.
- Fer : si le patient est anémique, il faut le maintenir. Mais pas au dernier moment. Il faut l’arrêter 7 jours avant si la dose est supérieure à 65 mg.
Et puis il y a les boissons glucidiques comme Ensure Pre-Surgery®. Elles ne sont pas des suppléments, mais des outils médicaux. On les donne exactement 3 heures avant l’opération. Elles réduisent la résistance à l’insuline de 25 %, ce qui diminue le stress métabolique et accélère la récupération. C’est un protocole validé, pas une mode.
Les différences selon les spécialités
Un protocole ne convient pas à tous. Ce qui est bon pour une chirurgie esthétique n’est pas bon pour une pose de prothèse de hanche.- Chirurgie plastique : le plus strict. Tous les compléments, même les multivitamines, doivent être arrêtés 14 jours avant. Pas d’exception. Le risque de saignement dans les tissus fins est trop élevé.
- Chirurgie orthopédique : on garde calcium et vitamine D. Parfois même la vitamine C, car elle aide à la cicatrisation des tendons.
- Chirurgie bariatrique : on arrête tout, sauf les suppléments nécessaires pour les comorbidités (ex : fer pour l’anémie, vitamine B12). Mais on exige une prise de protéines de 60 à 80 g/jour pendant deux semaines avant l’opération. Le patient doit être en bonne forme musculaire pour survivre à la chirurgie.
- Chirurgie générale : plus souple. Les multivitamines sans vitamine E ni K peuvent être gardées jusqu’à 7 jours avant.
Et puis il y a les médicaments comme le semaglutide (Ozempic). Ce n’est pas un complément, mais beaucoup de patients les confondent. Il doit être arrêté 2 à 4 semaines avant la chirurgie, sinon le risque de vomissements sous anesthésie devient critique.
Comment bien poser les questions
Poser « Prenez-vous des vitamines ? » ne sert à rien. Les patients ne pensent pas à la gélule d’ail qu’ils prennent pour « renforcer leur immunité ». Ils ne voient pas le gingko comme un « médicament ».Le protocole du Hospital for Special Surgery en 2023 propose cinq questions précises :
- Quels suppléments prenez-vous actuellement ?
- Depuis combien de temps ? À quelle dose ? Combien de fois par jour ?
- Y a-t-il parmi ceux-ci des produits contenant de l’ail, du gingko, du ginseng, de l’huile de poisson ou de la vitamine E ?
- Prenez-vous des produits comme St. John’s Wort, de la mélatonine ou des herbes chinoises ?
- Quand avez-vous arrêté ou allez-vous arrêter ces produits avant la chirurgie ?
Une étude de la clinique Phoenix Lipo en 2022 a montré que donner une fiche écrite avec ces questions augmente la compliance de 47 % à 83 %. Les patients ne se souviennent pas. Mais ils lisent une feuille.
Les pièges courants
Les erreurs viennent souvent de la méconnaissance, pas de la négligence.- Le fish oil = nourriture ? 32 % des patients interrogés à la Mayo Clinic pensent que l’huile de poisson est un aliment, pas un complément. Ils ne le déclarent pas.
- Les multivitamines sont un piège. Elles contiennent souvent de la vitamine E à 400 UI ou plus. Il faut vérifier l’étiquette. Pas juste dire « je prends une multivitamine ».
- Les compléments « bio » ou « naturels » sont souvent plus dangereux. Ils n’ont pas de normes de fabrication. Une étude de 2019 dans JAMA Internal Medicine a trouvé des différences de concentration de 300 % entre deux marques de même nom.
- Les patients ne disent pas ce qu’ils prennent pour « la mémoire » ou « la libido ». C’est souvent du ginseng ou du maca. Il faut demander explicitement.
La meilleure solution ? Demander aux patients d’apporter tous les flacons à leur rendez-vous pré-opératoire. Une étude du Hospital Mid-Doctor montre que ça réduit les erreurs de déclaration de 65 %. On voit les doses. On lit les ingrédients. On ne devine plus.
Le futur : des protocoles personnalisés
Le futur ne sera pas « arrêtez tout ». Il sera « arrêtez ce qui vous concerne ».Le Mayo Clinic a lancé en janvier 2024 une étude pilote sur le test génétique CYP450. Certains patients métabolisent les médicaments très vite, d’autres très lentement. On peut prédire qui va avoir une interaction grave avec le ginseng ou le St. John’s Wort. Ce n’est pas encore standard, mais ça vient.
En octobre 2023, les STAR Guidelines (Supplement Transparency and Reporting) ont été publiées dans Annals of Surgery. Ce sont 10 critères standardisés pour déclarer les suppléments. 37 associations chirurgicales les ont adoptées. C’est la première fois qu’on a un langage commun.
Et bientôt, les logiciels de dossiers médicaux électroniques comme Epic proposeront un « Supplement Safety Checker » intégré. Quand le patient entre un complément, le système alerte automatiquement : « Risque de saignement. Arrêter 14 jours avant. »
Et maintenant ?
Si vous êtes chirurgien, ne vous contentez pas de vérifier les médicaments. Vérifiez les gélules. Les bouteilles. Les poudres. Les tisanes. Les remèdes de grand-mère.Un patient ne ment pas. Il ne sait pas. Il pense que c’est inoffensif. Votre travail, c’est de le faire réfléchir. De lui demander clairement. De lui donner une fiche. De vérifier les flacons.
Parce que la prochaine fois que vous ouvrirez un patient, ce n’est pas juste une chirurgie. C’est un système. Et chaque complément, même minuscule, peut en changer le cours.
La sécurité, ce n’est pas une liste. C’est une conversation. Et elle doit commencer bien avant le bloc opératoire.