Reprendre un médicament après une pause peut sembler simple : vous étiez sur une dose, vous avez arrêté, maintenant vous reprenez là où vous vous êtes arrêté. Mais ce n’est pas aussi sûr qu’il y paraît. En fait, c’est l’une des causes les plus fréquentes de surdose mortelle, surtout avec les opioïdes, les benzodiazépines, ou certains antidépresseurs. Votre corps a oublié comment gérer cette dose. Et si vous la reprenez comme avant, vous pourriez ne plus vous réveiller.
Pourquoi la surdose est plus probable après une pause
Quand vous prenez un médicament régulièrement, votre corps s’adapte. Il développe une tolérance. Cela signifie que vous avez besoin de la même dose pour obtenir le même effet. Mais dès que vous arrêtez, même pour quelques jours, cette tolérance commence à disparaître. Pour les opioïdes comme la méthadone ou l’oxycodone, la tolérance peut fondre en seulement 3 à 5 jours. Pour les benzodiazépines, c’est encore plus rapide.
Le problème, c’est que votre cerveau, lui, n’a pas oublié. Il se souvient de la dose qui vous faisait sentir « bien » avant. Alors, quand vous reprenez, vous prenez la même quantité qu’avant. Mais votre corps n’est plus préparé. Vos poumons ralentissent, votre respiration devient superficielle, et vous pouvez arrêter de respirer sans même vous en rendre compte. C’est ce qui a tué Philip Seymour Hoffman après 23 ans d’abstinence. Il a pris la même dose qu’avant. Son corps n’était plus capable de la traiter.
Quels médicaments sont les plus dangereux à reprendre ?
- Opioïdes : méthadone, oxycodone, fentanyl, hydromorphone. Le risque de surdose est le plus élevé ici. Même une petite quantité peut être mortelle après une pause.
- Benzodiazépines : lorazépam, alprazolam, diazépam. Elles ralentissent le système nerveux. Une dose familière après une pause peut provoquer une sédation profonde, une perte de conscience, ou une insuffisance respiratoire.
- Antidépresseurs : certains comme la venlafaxine ou le paroxétine. Revenir trop vite après une interruption peut causer un syndrome sérotoninergique - une réaction dangereuse qui fait monter la température corporelle, le rythme cardiaque, et peut provoquer des convulsions.
- Inhibiteurs de la MAO : selegiline, phenelzine. Si vous reprenez un antidépresseur sérotoninergique trop tôt après un inhibiteur de la MAO, vous risquez une surcharge de sérotonine, ce qui peut être fatal.
Le fentanyl est particulièrement piègeur. Même les personnes qui ont déjà utilisé des opioïdes peuvent ne pas savoir qu’un comprimé contient du fentanyl. Après une pause, leur tolérance est nulle. Une seule dose peut suffire.
Les règles de sécurité pour reprendre un médicament
Il n’y a pas de place pour l’essai-erreur. Voici ce que recommandent les experts en pharmacologie et en prévention des surdoses :
- Ne reprenez jamais la dose d’avant. Même si vous avez pris 40 mg de méthadone avant, commencez à 10 mg. Pour les opioïdes, les directives de l’État de Washington recommandent de commencer à 25-50 % de la dose précédente.
- Commencez lentement. Augmentez la dose très progressivement. Pour la quetiapine, par exemple, on commence à 25 mg par jour, puis on augmente de 50 mg toutes les 2 à 3 jours, sous surveillance médicale.
- Attendez le bon moment. Pour les inhibiteurs de la MAO, il faut attendre au moins 14 jours avant de reprendre un antidépresseur sérotoninergique. Pour les opioïdes, même une pause de 7 jours peut réduire la tolérance de 80 %.
- Ne mélangez pas avec d’autres dépressifs. L’alcool, les somnifères, les anxiolytiques, ou même certains médicaments contre la toux peuvent amplifier les effets. Une combinaison mortelle est courante après une reprise.
- Utilisez toujours une dose de contrôle. Si vous reprenez seul, prenez la première dose en présence d’une personne de confiance. Ne vous enfermez pas. Ne conduisez pas. Ne faites pas d’activité à risque.
La naloxone, votre meilleur allié
La naloxone est un médicament qui peut inverser une surdose d’opioïdes en quelques minutes. Elle n’est pas un traitement - c’est une sauvegarde. Si vous reprenez un opioïde après une pause, vous devez avoir de la naloxone à portée de main.
Les autorités sanitaires, comme celles de l’État de Washington, insistent : « Partagez la naloxone avec un ami, un proche, ou un membre de votre famille. » Si vous êtes seul, laissez-la dans votre sac, dans votre voiture, ou chez quelqu’un qui vous connaît bien. Apprenez à l’utiliser. Il existe des kits avec des instructions simples, des aiguilles, ou des sprays nasaux.
La naloxone ne fait pas de mal si vous ne faites pas une surdose. Elle n’est pas addictive. Elle ne change rien si vous n’avez pas d’opioïdes dans le sang. Alors, si vous reprenez, avez-vous la naloxone ? Si la réponse est non, vous ne devriez pas reprendre.
Quand faut-il consulter un professionnel ?
Reprendre un médicament après une pause ne devrait jamais se faire à la maison, sans supervision. C’est particulièrement vrai si :
- Vous avez arrêté après un séjour à l’hôpital, en prison, ou en centre de désintoxication.
- Vous avez déjà eu une surdose avant.
- Vous prenez plusieurs médicaments en même temps.
- Vous avez des problèmes de santé comme des maladies du foie, des poumons, ou du cœur.
Les hôpitaux aux États-Unis ont augmenté de 78 % leur mise en place de protocoles de reprise sécurisée depuis 2018. En France, les centres de soins spécialisés en addiction proposent des programmes de reprise graduée, avec suivi quotidien pendant les premiers jours. Ce n’est pas une question de faiblesse - c’est une question de survie.
Les signes d’une surdose à surveiller
Si vous ou quelqu’un d’autre reprend un médicament, surveillez ces signes :
- Respiration lente ou irrégulière (moins de 12 respirations par minute)
- Pupilles très petites (« pointes de brosse »)
- Peau froide, pâle, ou bleuâtre
- Confusion, somnolence extrême, ou incapacité à se réveiller
- Respiration sifflante ou ronflante
Si vous voyez l’un de ces signes, agissez immédiatement. Appelez les secours. Administrez la naloxone. Faites des compressions thoraciques si la personne ne respire plus. Ne perdez pas de temps à attendre. La surdose peut tuer en moins de 5 minutes.
Les erreurs à ne jamais commettre
Voici les erreurs les plus courantes - et les plus dangereuses :
- « Je vais juste tester une petite dose » - Même une petite dose peut être mortelle après une pause.
- « Je vais prendre ça avec un verre pour me détendre » - L’alcool multiplie le risque de dépression respiratoire.
- « Je n’ai pas besoin d’aide, j’ai déjà fait ça avant » - Votre corps n’est plus le même.
- « Je vais reprendre la même ordonnance » - L’ordonnance d’hier n’est pas adaptée à votre corps d’aujourd’hui.
Une étude de l’État de Washington montre que 62 % des surdoses mortelles d’opioïdes surviennent dans les 72 heures suivant une sortie d’hôpital, de prison ou de centre de désintoxication. Ce n’est pas un accident. C’est une conséquence directe de la reprise sans protocole.
Les nouvelles solutions qui sauvent des vies
La science progresse. En 2023, la FDA a publié des lignes directrices nationales pour la reprise sécurisée des opioïdes. En 2024, l’American Society of Addiction Medicine a introduit un système de 10 points pour évaluer le risque de surdose avant de reprendre un médicament. Il prend en compte la durée de l’abstinence, la dose précédente, les maladies associées, et l’usage d’autres substances.
Des recherches de Johns Hopkins montrent que l’administration d’naltrexone à libération prolongée avant la reprise réduit le risque de surdose de 73 % pendant les 30 premiers jours. Ce traitement bloque les récepteurs opioïdes, empêchant l’effet euphorisant et protégeant le corps pendant qu’il retrouve sa tolérance.
À l’avenir, des dispositifs portables vont pouvoir détecter une respiration dangereuse et administrer automatiquement de la naloxone. Des tests génétiques vont permettre de connaître comment votre corps métabolise les médicaments. Mais pour l’instant, la solution la plus efficace reste simple : commencez bas, allez lentement, et ne le faites jamais seul.
Et si vous ne pouvez pas consulter un médecin ?
Si vous n’avez pas accès à un professionnel de santé, voici ce que vous devez faire :
- Identifiez le médicament et sa classe (opioïde ? benzodiazépine ?)
- Cherchez les directives de reprise spécifiques à ce médicament (ex : pour la méthadone, commencez à 25 % de la dose précédente)
- Obtenez de la naloxone - même si vous devez la commander en ligne ou la demander à une association
- Informez une personne de confiance que vous allez reprendre, et demandez-lui de rester avec vous pendant les 24 premières heures
- Prenez la première dose en position assise, jamais allongé
- Attendez au moins 2 heures avant de prendre une deuxième dose - même si vous ne sentez rien
La reprise après une pause n’est pas un échec. C’est une étape. Et comme toute étape importante, elle mérite de être faite en toute sécurité.
Combien de temps faut-il attendre avant de reprendre un opioïde après une pause ?
Cela dépend du médicament. Pour les opioïdes à action courte comme l’heroin ou l’oxycodone, la tolérance diminue après 3 à 5 jours. Pour la méthadone, il faut attendre 7 à 10 jours. Mais même après 24 heures, votre corps est déjà moins tolérant. La règle générale : commencez toujours à 25-50 % de la dose précédente, peu importe la durée de l’arrêt.
La naloxone est-elle efficace contre toutes les surdoses ?
Non. La naloxone ne fonctionne que contre les surdoses d’opioïdes. Elle n’a aucun effet sur les surdoses de benzodiazépines, d’alcool, de cocaïne ou d’antidépresseurs. Mais si vous reprenez un opioïde, même en mélange avec d’autres substances, la naloxone peut sauver votre vie en bloquant l’effet de l’opioïde. C’est pourquoi elle est indispensable.
Puis-je reprendre un médicament prescrit par mon médecin sans le consulter ?
Même si le médicament a été prescrit par un médecin, votre corps a changé. La dose qui était adaptée avant peut être mortelle maintenant. Votre médecin doit réévaluer votre tolérance, vos antécédents, et vos autres traitements. Ne reprenez jamais une ordonnance sans en discuter avec lui ou avec un pharmacien spécialisé.
Pourquoi les personnes qui sortent de prison sont-elles à haut risque ?
En prison, les personnes arrêtent souvent leur consommation. Leur tolérance chute rapidement. Quand elles sortent, elles reprendrent la même dose qu’avant - sans savoir qu’elles ont perdu leur capacité à la supporter. C’est pourquoi 62 % des surdoses mortelles après une sortie de prison surviennent dans les 72 premières heures. Les programmes de reprise supervisée en sortie de détention réduisent ce risque de moitié.
Quels sont les signes que je suis en train de surdoser ?
Vous ne vous rendrez peut-être pas compte que vous surdosez. Les signes les plus fiables sont : respiration très lente ou irrégulière, pupilles très petites, peau froide et bleuâtre, somnolence extrême, incapacité à vous réveiller, ou ronflements anormaux. Si vous voyez ça chez quelqu’un, agissez immédiatement - même si vous n’êtes pas sûr. La naloxone est sans danger. Le silence, lui, peut être fatal.